CIBA OU LA QUÊTE DU PAYS-MYSTÈRE
NOUVELLE VENUE DANS LE PAYS-MYSTÈRE
C'était bien avant que les Humains du Pays-des-Châteaux ne
traversent dans le Nouveau-Continent. Le Grand-Fleuve venait juste de se
calmer, après une effroyable tempête qui avait même
balayé le Grand-Océan, jusque dans le Pays-des-Palmiers.
Ciba, la tortue marine, avait aussi subi les conséquences du cyclone.
Venue pondre sur la plage sablonneuse d'une île-sous-le-soleil, dans son
Pays-des-Palmiers, elle avait été surprise par la bourrasque,
entraînée par les courants, égarée parmi les baies
et les caps bordant l'Océan. Elle avait pénétré
dans le Grand-Fleuve et se retrouvait maintenant dans un environnement peu
habituel, loin de sa mer natale.
La tête à demi sortie de l'eau, elle examinait la côte.
Devant elle, une petite île coiffée d'une forêt d'arbres
pointus semblait être reliée à la terre ferme à
marée basse. Face à la mer, l'île se terminait abruptement
par une falaise portant une grande tache au centre, comme une blessure sombre.
Ciba y soupçonna une grotte.
Sur le rivage, elle distingua des Humains. Elle en avait déjà vu
dans le Pays-des-Palmiers, mais ceux-ci portaient plus de vêtements.
- Peut-être fait-il plus froid ici, pensa-t-elle, constatant aussi une
importante différence dans la température de l'eau.
A l'orée du bois, en retrait de la plage, les Humains élevaient
des abris faits de branchages et de ce qui semblait être des peaux
d'animaux.
- Ah, soupira Ciba, ils utilisent aussi les bêtes pour leurs besoins.
Une enfant se détacha d'un groupe de femmes et courut vers
l'Ile-à-la-Falaise-Blessée. Des femmes et des hommes la
rejoignirent rapidement sur la batture et la ramenèrent sur le rivage,
lui parlant sévèrement. Ciba plongea, s'approcha et
émergea la tête près du groupe.
- Tu ne dois jamais aller sur cette île, disait une femme à la
petite fille.
- Pourquoi?, demanda la jeune fugitive.
- Parce qu'elle est située dans le Pays-Mystère, le pays de
Macoma-le-Gigantesque.
- Qui est Macoma-le-Gigantesque?
- Un grand reptile qui a survécu au cataclysme qui a effacé ses
semblables de la surface de la terre, au début du temps-des-lunes.
- Reptile?, songea Ciba. Mais je suis moi-même une reptile. Se peut-il
qu'une tortue géante habite ici?"
Un homme s'approcha de la fillette.
- Ce pays, reprit-il en indiquant le soleil couchant, est rempli de
mystère. On raconte qu'au début des temps, lorsque le
Grand-Esprit eut terminé de créer toutes les montagnes, il vint
se reposer ici. Trop fatigué pour continuer, il déversa le
restant des montagnes que contenait son grand sac. C'est pourquoi il y a tant
de montagnes.
- Mais Macoma-le-Gigantesque?, insistait la fillette.
- Il est énorme. Peu de gens l'ont vu. Mais son cri est terrifiant...
PREMIÈRE RENCONTRE AMICALE
Le groupe d'Humains quitta le rivage, la fillette jetant des coups d'oeil
interrogateurs à l'Ile-à-la-Falaise-Blessée. Tous et
toutes disparurent dans les abris, d'où s'échappait une
fumée blanche. Au-dessus, des Corbeaux tournoyaient à grands cris
et fonçaient sur une ombre perchée dans un arbre, une silhouette
dans laquelle Ciba crut reconnaître un Hibou. Sans s'attarder davantage
au manège intimidant des oiseaux, Ciba plongea et gagna la rive de la
petite île.
- Si le grand reptile vient, j'essaierai de mieux le connaître, se
dit-elle naïvement.
Elle sortit de l'eau et se hissa sur une grosse roche. Un grand oiseau se
tenait sur un rocher voisin. D'un plumage noir, avec un long bec orangé
crochu au bout, il secouait lentement ses ailes au vent. Elle avait
déjà aperçu des oiseaux semblables au Pays-des-Palmiers.
- Mais veux-tu bien me dire ce que tu fais, les ailes ainsi ouvertes?,
demanda-t-elle.
- Mes plumes ne sont pas imperméables comme celles des canards, je dois
donc les faire sécher au soleil et au vent, après une bonne
plongée. Mais, dis-moi, qui es-tu donc?
- Je suis Ciba, une tortue marine. Je viens du Pays-des-Palmiers. Je me suis
égarée dans les courants marins lors de la dernière
tempête.
- Je le vois bien. Moi, je suis un cormoran. Je demeure ici une bonne partie de
l'année. Tu sais qu'il peut être dangereux de
pénétrer dans le Pays Mystère?
- A cause de Macoma-le-Gigantesque?
- Ah, tu le connais déjà! En effet, il n'aime guère qu'on
le dérange. Nous les oiseaux, nous venons à notre guise dans le
pays car nous pouvons lui échapper facilement, d'un coup d'aile. Mais
toi, tu risques des ennuis si tu t'aventures plus profondément...
- Ça ne fait rien, je n'ai pas peur. Et de toute façon, je dois
trouver une plage pour pondre mes oeufs. Le temps est venu!
LA GROTTE A L'IMPRESSION ÉTRANGE
Ciba décida de passer la nuit dans la grotte qu'elle avait cru
apercevoir dans la falaise de la petite île. Effectivement, il y en avait
une, assez profonde pour s'y abriter convenablement. Glissant quelques fois sur
les Herbes-Marines-qui-S'accrochent-aux-Roches, elle réussit à se
hisser devant l'entrée. La grotte était haute, avec un plancher
assez incliné. Ciba remarqua au passage de petites fleurs d'un rose
tendre dont les bouquets ornaient la paroi voisine de la grotte, et plus loin
d'autres d'un bleu foncé dont les clochettes ondulaient au vent.
- Que de belles choses je vais découvrir ici,
réfléchit-elle...
Mais dès qu'elle eut posé une patte dans la grotte, une sensation
étrange l'envahit. Une sensation non pas de peur, mais de frayeur
confuse, comme si le lieu eut renfermé un secret terrifiant.
Le fond de la grotte était totalement noir. Ciba hésitait
à avancer davantage; elle craignait un peu l'obscurité. Mais, ses
yeux s'adaptèrent à la faible lumière et les
détails apparurent lentement.
Elle sursauta; tout au fond, une ombre se tenait, immobile. Une espèce
de grosse tête avec de grandes oreilles pointues. Une sorcière? Un
esprit maléfique? Un monstre? Un...
- Du calme, du calme, se dit Ciba en s'immobilisant, fixant l'ombre quelques
instants. Il n'est pas bon de trop laisser de place à l'imagination.
Vérifions d'abord...
L'angoisse de l'obscurité et la surprise de l'ombre étaient
maintenant passées. Mais l'étrange lourdeur continuait d'habiter
Ciba.
- Tu as ressenti, toi aussi?, fit l'ombre d'une voix grave.
- Qui... qui es-tu?, répliqua Ciba, un peu inquiète.
- Je suis un Hibou. Comme j'ai une très bonne vue, je t'ai
repérée tantôt et pendant que tu nageais je me suis
débarrassé des Corbeaux qui me taquinaient et je suis
entré dans la grotte pour te voir.
Sa vue maintenant bien adaptée à la faible lueur, Ciba
distinguait plus nettement le Hibou victime des Corbeaux.
- Tu as de bien longues oreilles!, s'exclama-t-elle.
- Ce ne sont pas des oreilles, mais des aigrettes, des plumes, corrigea
l'oiseau. Mes vraies oreilles sont bien protégées par les plumes
de ma tête. Même si elles ne sont pas visibles, elles sont
très efficaces pour repérer tout ce qui bouge dans le noir.
- Moi et ma manie de me fier aux apparences...
- C'est pas grave. Bien d'autres s'y laissent prendre. Tu sens aussi cette
lourdeur dans la grotte?
- Mais que s'est il donc passé ici?, reprit-elle.
- Ce n'est pas un événement du passé, mais du futur. Le
Grand-Esprit-du-Vent-Marin m'a déjà fait part de ses visions. Il
n'a pu tout me dire mais il voyait des Humains, des cris, du feu, la mort...
- Ça ressemble bien au Humains que je connais... Où est ce
Grand-Esprit-du-Vent-Marin?
- Il demeure dans le Pays-Mystère. Je lui parle, de temps à
autre. Il veille sur le "secret" du Pays-Mystère et il...
- Le "secret"?
- Oui; le "secret" du charme qui ensorcelle ceux et celles qui viennent dans le
Pays-Mystère. Un charme inexplicable qui fait effet presque toujours et
qui rend amoureux de cet endroit. Evidemment Macoma-le-Gigantesque trouble
grandement ce charme, mais n'empêche qu'il est irrésistible.
- Et personne ne connaît le "secret" de ce charme?
- Certains le connaissent, oui. Moi je le connais. Mais pour qu'il permette le
"contact", il faut le découvrir soi-même.
- Le... "contact"?
- Oui. Si tu découvres le "secret" du charme du Pays-Mystère,
alors et seulement alors tu pourras entrer en "contact" avec le
Grand-Esprit-du-Vent-Marin. C'est un privilège très rare.
La fatigue étant plus forte que l'ambiance obscure de la grotte, Ciba
s'y endormit et son rêve l'amena à la recherche du secret du
Pays-Mystère.
- Mais quel est donc ce "secret"...?
A LA DÉCOUVERTE DU PAYS-MYSTÈRE
La clarté matinale avait tôt fait de tirer Ciba d'un sommeil
réparateur. Examinant les alentours, elle quitta
l'Ile-à-la-Falaise-Blessée et nagea à contre courant, le
long du littoral, vers là-d'où-vient-le-vent.
Elle contourna une autre petite île qui portait quelques arbres
calcinés probablement par la foudre. Une bande de Goélands se
chamaillait joyeusement sur les rochers. Ils aperçurent Ciba.
- Mais où vas-tu?, fit l'un deux.
- Je me cherche un endroit où pondre mes oeufs, répondit
Ciba.
- Tâche de bien les cacher, car nous aimons bien les œufs frais.
- Je sais, il y a aussi des oiseaux de votre genre dans mon pays.
- Bah, que veux-tu, nous, nous aimons à peu près tout ce qui nous
tombe sous le bec.
- Tant mieux pour vous. Chacun et chacune a le droit de se nourrir...
- Et de nourrir ses jeunes! Mais prends garde à Macoma-le- Gigantesque!
Tu as l'air sympathique et nous n'aimerions pas être obligés de
débarrasser la plage de ta carcasse... Tu comprends?
- Hum... Oui. Merci de l'avertissement...
Ciba s'éloigna de l'Ile-aux-Arbres-Brûlés et arriva en face
d'une autre île, plus grande, plus haute et terminée par un cap
qui semblait battre furieusement la mer. Par précaution, elle
décida de passer à gauche de cette
Ile-à-la-Pointe-Enragée.
Discrète, elle ne faisait surface que pour respirer. Alors qu'elle
replongeait, elle heurta violemment le fond, heureusement recouvert de sable.
Un peu étourdie, elle fit surface et alla s'échouer sur la berge,
au pied d'une immense falaise qui retournait l'écho des vagues. Un grand
poilu-quatre-pattes, au pelage beige et couronné d'un superbe panache, y
errait à travers des
arbres-à-l'écorce-généreuse.
- Tu as un problème?, ricana l'animal.
- Je ne comprends pas, je... mais qui es-tu, drôle de compagnon?
- Je suis un Caribou.
- Je n'ai jamais vu d'animal comme toi.
- C'est justement ce que j'allais te dire! Tu as un problème?
- Je... j'étais persuadée que l'eau était assez profonde
entre l'Ile-à-la-Pointe-Enragée et cette falaise... Je suis un
peu confuse; habituellement, je navigue très bien.
- C'est que le Pays-Mystère sort lentement de l'eau...
- Comment?
- Eh bien, quelques saisons après le début des lunes, un grand
froid s'est abattu dans le Pays-Mystère et ses environs. Il y avait en
plein où nous sommes une énorme couche de glace. Peu à
peu, la glace a fondu et le Pays-Mystère, soulagé de ce poids, se
relève!
- Tu veux dire que le fond que j'ai heurté sera un jour
complètement sorti de l'eau?
- Je crois bien, oui. Il reliera alors l'Ile-à-la-Pointe-Enragée
et la rive où nous sommes.
Deux autres Caribous, aux panaches plus modestes, émergèrent des
arbustes riverains.
- Ah, voilà mes compagnes. Tu m'excuseras, mais nous avons des choses
à faire ensemble...
- Vous n'avez pas peur de Macoma-le-Gigantesque?
- Bof, il vient rarement dans cette partie du Pays-Mystère. De toute
façon, nous quittons bientôt cet endroit pour le
Pays-des-Montagnes- de-Roches-et-des-Eaux-Cristallines. Nous sommes en
quête de larges plateaux sans arbres où nous pourrons vagabonder
à notre aise, tout en ayant toujours à l'œil les alentours. Nous
craignons les Humains comme la peste...
- Ne serait-ce pas plutôt pour surveiller tes compagnes?
- Hum... Excuses-nous, nous devons partir...
Sous le regard perplexe de Ciba, le trio longea le rivage et traversa sur une
autre petite île près de laquelle un gros rocher rappelait
étrangement le dos d'une grande baleine. Elle laissa les Caribous
à leur promenade amoureuse et poursuivi sa route vers l'intérieur
du Pays-Mystère. Passant à droite de
l'Ile-des-Promenades-Amoureuses, Ciba repéra, à fleur d'eau, une
longue bande de sable qui l'unissait au rivage. Elle franchit l'obstacle avec
précaution, ne voulant pas se couvrir à nouveau de ridicule.
HALTE EN EAU DOUCE
Alors qu'elle nageait, un goût d'eau douce lui parvint à la
bouche. Intriguée, elle remonta un peu ce courant et se hissa finalement
sur un rocher pour mieux analyser sa route. Un grand oiseau arriva et se posa
devant elle.
- Toi, tu es un Héron, affirma Ciba. Mais pourquoi es-tu donc si loin du
Pays-des-Palmiers?
- Je vais dans ton pays seulement durant la saison-où-tombe-la-neige,
répondit le grand oiseau, parce que ma nourriture est trop difficile
à attraper ici. Quand la saison-des-nouvelles-vies arrive, je reviens.
- Et que manges-tu?
- Des poissons. Grâce à mes grandes pattes, je me tiens dans
l'eau, immobile, et lorsque je repère un poisson, je l'attrape de mon
grand bec au bout de mon... grand cou!
Un gros poisson passa vigoureusement à côté du rocher.
- Un poisson comme celui-ci, réagit Ciba?
- Oh non, poursuivi le Héron! Ça c'est un Saumon; il remonte la
petite rivière là-bas pour pondre ses œufs. Moi je mange des
poissons plus petits.
- Il est bien chanceux ce poisson d'avoir trouvé un endroit pour
déposer ses œufs. Moi aussi, j'aimerais bien faire de même.
- Si je me rappelle bien de ton pays, il te faut une grande plage de sable. Il
y en a une belle, plus loin: l'Anse-de-la-Plage-Douce. Elle est très
facile à reconnaître; pleine de bois mort que la marée
entasse. Mais tu y trouveras aussi du beau sable pour déposer tes
œufs.
C'est de l'autre côté de la Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer...
- La Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer?
- Oui; là où le Pays-mystère s'avance le plus vers la mer.
Tu devras retourner vers le large, contourner l'Ile-des-Promenades-Amoureuses,
passer entre l'Ile-à-la-Pointe-Enragée et la Montagne-du-Caribou.
Tu passeras alors au-dessus de la Plage-qui-Sort-de-la-Mer...
- Je m'y suis cognée, tantôt!
- Ah bon! Tu passeras près de la Pointe-aux-Arbres-Effilés et tu
iras ensuite vers la Baie-des-Brumes-Ensoleillées; là tu
apercevras la Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer.
BRIN DE JASETTE AVEC LE LOUP MARIN
Ciba voyait enfin ce qu'elle pensait être la
Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer, le bout de terre le plus avancé du
Pays-Mystère. Son versant qui donnait sur le Grand-Fleuve tombait en
effet abruptement dans la mer et des blocs de rochers semblaient y
dégringoler de temps à autre.
La courageuse petite tortue avait suivi les consignes du Héron, mais
elle entrait aussi dans le territoire de Macoma-le-Gigantesque. En face d'elle:
deux petites îles enveloppées dans la brume matinale.
A sa gauche, la Pointe-aux-Arbres-Effilés. Elle y avait pris une
pause-collation, se rassasiant de petites gousses de pois et d'une grosse
plante aux feuilles lui rappelant un goût de persil. Elle n'avait par
contre pas touché à ces belles grandes fleurs rouges et jaunes
dont la forme complexe ressemblait à des doigts d'Humain.
A sa droite, plusieurs petites baies et anses. Prudente, elle décida
d'aller plus au large et aboutit sur un récif où elle se reposa
un peu. Soudain, elle vit une tête émerger de l'eau, une
tête qui ressemblait à celle d'un poilu-quatre-pattes.
- Mais que fait-il ainsi dans l'eau? se demanda-t-elle.
- Salut à toi, fit l'animal, qui nagea jusqu'au récif, sortit de
l'eau et s'installa près de Ciba.
- Comme tu es bizarre!, remarqua Ciba. Tu es poilu comme le Caribou, mais tes
pattes sont comme les miennes: des nageoires!
- Je suis un phoque, ou un loup marin, comme disent d'autres. Comme je vis dans
l'eau, mon corps est bien protégé par ma fourrure et ma graisse.
Je suis aussi un poilu-quatre-pattes, mais mes pattes sont transformées
en nageoires. Ça m'aide beaucoup à me propulser, pour la chasse,
et aussi pour échapper à Macoma-le-Gigantesque.
- Ma parole, ce Macoma-le-Gigantesque est-il si terrible?
- Oh oui, et il rôde dans les environs de la
Baie-des-Brumes- Ensoleillées. Fais bien attention. Je te quitte. Je ne
veux pas perdre le banc de poissons que je viens de repérer. Salut!
Le phoque se glissa dans l'eau et disparut dans les flots bleus. Ciba se
sentait partagée entre son besoin d'atteindre la fameuse
Anse-de-la-Plage-Douce et sa curiosité de rencontrer
Macoma-le-Gigantesque ou, du moins, simplement le voir!
LE "SECRET" DU PAYS-MYSTÈRE
Le regard de Ciba allait de la Baie-des-Brumes-Ensoleillées à la
Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer, si proche, sans qu'une décision ne lui
vienne. A mesure qu'elle observait les deux possibilités, il lui devint
de plus en plus évident que le Pays-Mystère n'était
vraiment pas comme les autres. La lumière du soleil y semblait plus
brillante, l'air salin plus doux, le vent plus caressant, le son plus
feutré, le temps plus lent.
Ciba compris alors pourquoi le Pays-Mystère était si particulier.
- Tu as trouvé le secret du Pays-Mystère, fit une voix qui
semblait provenir d'un nuage.
- Mais qui... qui me parle ainsi?, s'étonna Ciba.
- Tu ne me verras pas. Je suis le Grand-Esprit-du-Vent-Marin. Je prends contact
avec tous ceux ou celles qui découvrent le "secret" du Pays
Mystère. Et tu as trouvé ce "secret": tout n'y est pas comme
ailleurs, voilà...
- Ah bon... C'est vrai que c'est beau, ici. Pas difficile à trouver!
Mais, est-ce que tu peux m'aider? Il me faut...
- Je sais ce que tu cherches, petite tortue, et je t'aiderai. Mais avant, moi
aussi j'ai besoin de toi.
- Ah oui! Et comment?
- Vois-tu, mon rôle est de veiller sur le Pays-Mystère; je dois
lui conserver sa beauté, peu importe qui y vient. Mais voilà, peu
d'animaux y vivent depuis que Macoma-le-Gigantesque l'habite, seuls les oiseaux
s'y risquent.
- Pourquoi alors ne le chasses-tu pas du Pays-Mystère?
- Parce que le Pays-Mystère se doit d'accueillir les animaux et non de
les chasser. Macoma-le-Gigantesque a le droit d'y demeurer et c'est ce qu'il
veut.
- C'est embarrassant!
- En effet. Mais il est dit qu'un jour viendra au Pays-Mystère un
nouveau venu, arrivant du Pays-des-Palmiers, comme Macoma-le-Gigantesque, et
dont les ancêtres remontent au temps-des-premières-lunes, comme
ceux de Macoma-le-Gigantesque. Ce sera le jour du Grand Changement.
Ciba réalisa alors que ce n'était pas seulement le hasard qui
l'avait fait aboutir dans cette lointaine région.
- Seul le nouveau venu, reprit l'Esprit-du-Vent-Marin, pourra satisfaire
à la fois la volonté de Macoma-le-Gigantesque de rester dans le
Pays-Mystère et le souhait des autres animaux d'y venir sans crainte.
Acceptes-tu, nouveau venu?
- Je suis "une" nouvelle venue...
- Hum, je m'excuses... Acceptes-tu, nouvelle venue, d'aider au Grand Changement?
- Oui mais, en retour, tu m'aideras?
Ciba n'avait pas prononcé ces mots qu'un vent glacial se leva. Le ciel
s'obscurcit et le tonnerre de fit entendre. L'inquiétude s'empara d'elle.
- Grand-Esprit, reprit Ciba, tu vas m'aider, dis?
- Tu dois d'abord te faire confiance, continua le Grand-Esprit. Si tu gardes ta
confiance, tu pourras vaincre ta crainte et affronter Macoma-le-Gigantesque.
- Affronter Macoma... Moi? Moi seule?
- Allez, vas dans la Baie-des-Brumes-Ensoleillées et fais face à
Macoma-le-Gigantesque.
- Mais, comment, Grand-Esprit?
- Garde confiance, Ciba, je serai avec toi.
A LA RENCONTRE DE MACOMA-LE-GIGANTESQUE
Ciba était déchirée entre l'échéance de la
ponte et le défi de rencontrer Macoma-le-Gigantesque. Mais comme le
Grand-Esprit-du-Vent-Marin avait laissé entrevoir la possibilité
de ramener la paix dans le Pays-Mystère, elle se décida.
Elle remplit sa carapace de courage et plongea vers la
Baie-des-Brumes-Ensoleillées. Celle-ci était en effet recouverte
d'une mince couche de brume au-dessus de laquelle on voyait filtrer les rayons
solaires qui allaient bientôt disparaître derrière les
sombres nuages de l'orage grandissant. Le temps semblait lourd, un silence
troublant y régnait; nul chant d'oiseau, nul craquement d'arbre, nul
clapotis de vague. Seul un oiseau-chasseur planait silencieusement au-dessus de
la brume. Il descendit jusqu'à Ciba et se percha sur un rocher.
- Tu es dans le domaine de Macoma-le-Gigantesque, indiqua l'oiseau. Tu es bien
téméraire.
- Et toi, que fais-tu ici?
- Je suis un Balbuzard, un aigle-pêcheur, et je viens ici pour
pêcher!
- Et comment fais-tu pour capturer ton poisson?
- Je vole au-dessus de l'eau et, de mon regard perçant, je scrute le
fond marin à la recherche d'un poisson-plat. Je plonge alors et le
saisis avec mes pattes, pour aller ensuite le déguster, ou le partager
avec ma famille.
Un bruit assourdissant résonna dans le silence du Pays-Mystère.
- Ça, ce n'est pas le tonnerre, réagit l'Aigle-pêcheur en
prenant de l'altitude. Je vais voir ce que c'est...
Il s'éleva assez haut dans le ciel puis revint auprès de Ciba.
- C'est bien ce que je craignais, Macoma-le-Gigantesque arrive! Je crains pour
toi, nouvelle amie, tu devrais partir.
- Le Grand-Esprit-du-Vent-Marin est avec moi.
- Vrai? Serais-tu la nouvelle venue dont me parlait le Hibou?
- Je... je crois que oui.
- Alors nous allons t'aider, nous, les oiseaux-chasseurs. Je reviens.
L'Aigle repartit dans le ciel et disparut, laissant Ciba seule avec son
appréhension. Un cri terrifiant retentit derrière une montagne et
Macoma-le-Gigantesque apparut dans tout son immensité.
L'AFFRONTEMENT ULTIME
Il était effectivement gigantesque, et loin d'être une tortue,
à la grande déception de Ciba. Il ressemblait plutôt
à un monstrueux lézard, avec sa tête profilée et sa
longue queue. Ses pattes de derrière se terminaient par d'énormes
griffes et celles de devant, aussi griffées, ressemblaient plutôt
à des mains. Plus il approchait, plus les écailles de sa peau
grise devenaient évidentes. Et la pluie commença à tomber.
- Où est cette petite impertinente?, cria le monstre.
- Je... je suis ici, risqua Ciba, toute tremblante.
Le dinosaure remua la tête, balayant du regard les moindres fissures du
littoral. Il aperçut Ciba, juchée sur une grosse pierre
près d'une île arrondie, et se cambra sur ses énormes
pattes.
- Tu n'as pas peur de mourir?, menaça-t-il.
- Heu, non, risqua Ciba. Je ne suis pas venue pour te déranger...
- Trop tard, tu l'as fait. Et je n'aime pas celui qui me dérange.
- Je ne suis pas "un", mais "une"...
Macoma poussa un rugissement sourd et s'avança vers Ciba.
- Petite effrontée, attends que je te réduise au silence!,
lança-t-il.
- Mais, attends! Pourquoi ne pourrait-on pas s'entendre pour partager le
Pays-Mystère, toi, moi et les autres animaux qui ne peuvent venir, et
même les Humains.
- Les Humains, tu n'y penses pas? Ils abattent les arbres, tuent et mangent les
animaux...
- Toi aussi, tu dois tuer pour manger, que ce soit des plantes ou des animaux!
Le grand reptile, outré par tant d'arrogance venant d'une si petite
tortue, fonça vers Ciba, soulevant des gerbes d'eau et de vase. Ciba
plongea et profita de l'eau troublée pour passer entre les pattes du
monstre et aller se percher devant une petite montagne s'avançant sur la
plage. La pluie tombait de plus en plus forte et les éclairs
illuminaient le ciel.
- Je voudrais être ton amie!, cria Ciba pour couvrir le bruit du tonnerre
et la colère de Macoma.
- Je veux être seul dans cet endroit, rugit le dinosaure dont la
frustration montait. Je ne veux pas me laisser envahir par d'autres animaux, je
veux la paix...
- Mais tu ne comprends pas, nous pouvons très bien partager. Le
Pays-Mystère est assez grand pour...
Ciba n'eut pas le temps de finir; le monstre la repéra et tenta de lui
asséner un coup fatal avec son immense queue. Mais la tortue s'esquiva
et replongea aussitôt. Sa cible ratée, la queue du saurien
s'abattit avec fracas sur le cap voisin. Le coup porté à la
montagne fut tel qu'il y laissa un trou béant en plein milieu.
Le dinosaure, frustré d'avoir raté une si faible cible, se mit
à chercher frénétiquement dans l'eau remplie de sable et
de vase. Ciba sentait les pattes du monstre passer tout près d'elle, la
ratant de peu. Mais elle gardait confiance.
Tout à coup, émergeant de l'eau vaseuse, elle réussit
à apercevoir le Balbuzard en compagnie d'autres oiseaux-chasseurs qui
fonçaient sur Macoma-le-Gigantesque, le harcelant de toutes parts.
Ciba reconnut le Hibou de la veille, puis un oiseau-chasseur aux ailes
effilées qui piquait sur le monstre à une vitesse vertigineuse,
puis un autre, et un autre. Macoma-le-Gigantesque se débattait tant bien
que mal pour se débarrasser de cette volée de nouveaux
assaillants. Il se levait sur ses pattes de derrière, haut dans le ciel,
essayant de ses bras de frapper les oiseaux-chasseurs.
Mais les oiseaux, agiles et rapides, esquivaient chaque coup du reptile. De
plus en plus, celui-ci se remplissait de rage et de fureur. Non seulement une
minuscule tortue, étrangère en plus, était-elle venue le
narguer, mais voilà que les oiseaux s'unissaient contre lui et le
dardaient de tous côtés.
Pendant que le monstre se débattait avec les rapaces, Ciba en profita
pour se réfugier sur un petit îlot formé d'une
étrange diversité de roches. Ciba sentait sa confiance monter en
elle; elle n'était plus seule contre Macoma. Mais elle se demandait bien
comment ils allaient venir à bout du grand reptile. Elle se questionnait
aussi sur la vision du Grand-Esprit-du-Vent-Marin; elle ne voyait vraiment pas
comment Macoma pourrait demeurer dans le Pays-Mystère et permettre la
venue des autres animaux.
La réponse vint du ciel. Dans un grondement sec et puissant, un
éclair jaillit et frappa le reptile de plein fouet sur le
côté. Il hurla de douleur et s'affaissa quelques instants.
- C'est sûrement le Grand-Esprit qui a lancé cet éclair, se
dit Ciba. Mais je crains que ce ne soit pas suffisant...
En effet, Macoma-le-Gigantesque, quoiqu'ébranlé, se releva et
dans un tourbillon de désespoir, laboura le ciel de coups de griffes.
Plus il se débattait, plus il s'approchait de l'îlot rocheux de
Ciba.
Alors qu'il n'était plus qu'à quelques pas, un second
éclair, plus puissant que le premier, surgit des nuages et
transperça Macoma de part en part. Poussant un terrible hurlement
plaintif, il vacilla quelques instants, croisa Ciba d'un regard à la
fois cruel et triste, et s'effondra lourdement dans la marée montante.
Son corps heurta la baie dans un fracas assourdissant, soulevant sable, vase et
rochers.
Tout le Pays-Mystère sembla secoué par sa chute spectaculaire
mais, petit à petit, le calme s'installa. Ce fut alors le silence. Un
silence solennel, presque magique; Macoma-le-Gigantesque venait de mourir.
Ciba ne réalisait pas encore ce qui venait de sa passer. Elle, une si
petite tortue sans défense et lui, un énorme et puissant
dinosaure à jamais rayé du monde des vivants.
Les montagnes du Pays-Mystère retournaient de temps en temps un bruit
sourd; l'écho de la chute de Macoma? Ou l'effondrement d'une quelconque
falaise dû au choc de la mort du monstre?
RENAISSANCE AU PAYS-MYSTÈRE
Ciba quitta l'Ilot-à-la-Roche-Criblée, plongea et refit surface
à peu de distance du corps de Macoma-le-Gigantesque. Le reptile
était étendu sur le ventre, de tout son long, la tête
appuyée sur un bras. Pour être mort, il était bel et bien
mort! Nul mouvement, nulle réaction. Il était tombé tout
près d'une grande prairie salée, en apparence recouverte
uniquement d'herbes vertes ondulant au vent. Mais en y regardant de plus
près, Ciba remarqua ça et là des bouquets de
délicates fleurs bleu lavande et de petites tiges aux minuscules fleurs
d'un blanc rosé et aux petites feuilles gorgées d'eau. Elle
repéra aussi une plante aux feuilles pointues qu'elle brouta avec
satisfaction évidente, assaisonnée d'une drôle de petite
tige en forme de cactus et au goût légèrement salé!
- La richesse du Pays-Mystère n'est pas toujours évidente
à première vue, avoua-t-elle. Vaut mieux être plus
attentive.
Ciba constatait d'ailleurs que plusieurs plantes du Pays-Mystère
portaient des feuilles assez épaisses, surtout celles près de la
mer, comme cette plante vue plus tôt sur les galets d'un cap, avec ses
feuilles teintées de bleu et recouvertes d'une mince couche cireuse.
- Peut-être pour se protéger, conclut la tortue rassasiée.
Ciba nagea jusqu'à Macoma pour se rendre compte qu'il était,
surprise, complètement pétrifié, transformé en
roche! Elle distinguait très nettement les doigts du monstre et au
milieu du corps, la blessure fatale de la foudre. Elle remarqua aussi l'autre
blessure, plus bas sur le corps du monstre, causée par le premier
éclair. Le sol autour était tapissé d'écailles
grises que le reptile avait perdues durant la bataille. Mais peu à peu,
les écailles tournèrent au blanc crémeux.
Les nuages et la brume se dissipèrent. Le soleil remplit la baie d'une
chaleur peu connue jusqu'alors. L'air portait encore les échos de la
bataille, puis doucement le silence fit place au chant des
oiseaux-de-la-forêt, au clapotis des vagues, au froissement des feuilles.
- Grand-Esprit, demanda Ciba, serais-tu pour quelque chose dans ce qui vient
d'arriver?
- Je ne dirige pas les forces de la nature, mais je peux les influencer un
peu... Ça m'a permis, grâce à toi, de réaliser le
Grand Changement dans le Pays-Mystère.
- Mais je n'y suis pour rien!
- Au contraire, par ta bravoure, tu as réussi à rendre Macoma fou
de rage, ce qui lui a fait perdre la tête. Il a ainsi oublié que
lorsque l'orage frappe, l'endroit le plus haut est atteint. Il s'est
levé de toute son immensité et l'éclair l'a frappé.
- C'est bien vrai, reconnut Ciba, un peu confuse.
Mais il a eu ce qu'il voulait; il demeurera à jamais dans le
Pays-Mystère. Ses écailles deviendront des petits coquillages et
perpétueront son souvenir, désormais symbole de paix. Et les
autres animaux pourront désormais y venir en toute quiétude, de
même que les Humains. Le Pays-Mystère deviendra un havre de calme
et de repos.
Les oiseaux-chasseurs vinrent retrouver Ciba.
- Merci, fit-elle, sans vous je n'aurais pu m'en sortir.
- Le Grand-Esprit t'accompagnait, dit le Hibou. Tu as eu confiance en toi et
nous aussi. C'est pourquoi nous sommes venus t'aider.
Ciba se tourna vers l'oiseau-chasseur au vol rapide.
- J'ai souvent vu passer des oiseaux comme toi au-dessus du Pays-des-Palmiers.
Tu voles vraiment rapidement!
- Je suis un Faucon. Quand je pique en refermant les ailes, je peux atteindre
des vitesses extraordinaires. Je demeure dans la falaise de la
Montagne-qui-Domine, le sommet le plus haut d'où je peux admirer tout le
Pays-Mystère. Puis-je te féliciter pour ton courage car, sans
toi, nous n'aurions jamais connu la paix dans ce pays.
- Je n'ai fait que ce que ma conscience me disait de faire.
Un étrange hurlement, comme une plainte fantomatique, se fit
entendre, se répercutant de falaise en falaise, de cap en cap.
- Mais qu'est-ce que c'est encore?, demanda Ciba, anxieuse.
- Je crois que c'est le Huart. Ce doit être un jeune, les plus vieux font
leur nid sur les lacs du Pays-de-la-Grande-Forêt. C'est la
première fois que j'entends ce cri ici... C'est merveilleux!
- Ah oui! Peux-tu m'expliquer?
- C'est un cri qui invite les animaux à venir visiter un endroit
très prometteur. À cause de Macoma, il n'avait jamais
été entendu dans le Pays-Mystère. Mais maintenant que le
Grand Changement a eu lieu, le Huart peut enfin lancer son appel de bienvenue.
- J'aimerais bien le voir pour l'encourager...
Il est parfois difficile à repérer, malgré sa taille, car
son cri peut porter très loin et, heureusement, être compris par
beaucoup plus d'animaux. Mais si je le vois, je lui transmettrai ton message,
vaillante tortue.
BONNE NOUVELLE POUR LES EIDERS
Les oiseaux-chasseurs repartirent chacun de leur côté en saluant
Ciba qui demeura seule dans la Baie-des-Brumes-Ensoleillées. L'eau
étant redevenue plus claire, Ciba s'y plongea pour se débarrasser
du sable et de la vase accumulés lors de l'escarmouche avec le reptile
géant. Elle barbota quelques instants dans l'eau, retrouvant avec joie
sa propreté habituelle, laissant sable et vase se déposer au fond.
Elle nagea vers une petite île au bord de laquelle elle aperçut un
groupe de canards.
- Bravo pour ta prouesse, fit l'un d'eux. Nous pouvons maintenant venir
flâner à notre guise dans le Pays-Mystère. Je crois
même que nous allons y établir nos nids.
- Tiens, remarqua Ciba, comme il y a de nouveaux animaux ici...
- Nous sommes des Eiders, des canards marins. Nous vivons là où
nous pouvons plonger pour attraper notre nourriture, soit des animaux
coquilles. Nos cousins, les canards de l'Anse-Verte, mangent plutôt des
herbages... Mais je crois que c'est plutôt toi le nouvel animal ici...
- C'est vrai. Je viens du Pays-des-Palmiers, mais je me sens tellement chez
moi, maintenant. J'aimerais rester toujours ici.
- Même durant la saison-où-tombe-la-neige?
La question saisit Ciba; pour la première fois elle se rendit compte de
la complexité de sa situation. Elle aimait son nouveau pays mais ni elle
ni ses jeunes ne pourraient y survivre, c'était l'évidence
même. La saison-où-tombe-la-neige finirait par arriver tôt
ou tard et Ciba n'était pas prête à faire face au grand
froid. Et elle ne pouvait pas retourner dans son pays, car il lui fallait
pondre sous peu. Vraiment, il y avait un grave problème.
- Je dois pondre mes œufs, mais si je le fais, mes jeunes ne pourront
survivre, confia Ciba aux Eiders.
- Peut-être, suggéra un canard à son groupe, pourrions-nous
lui fournir assez de chaud duvet pour passer la saison-où-tombe-la-neige!
- Mais je dois plonger, nager pour me nourrir, répliqua Ciba. Si la mer
est gelée, comment vais-je faire? Et de toute façon, l'eau du
Pays-Mystère est vraiment froide.
- Ouais. Nous, notre problème, c'est quand nous mangeons en compagnie de
nos jeunes; nous devons plonger et les laisser sans surveillance à la
surface. C'est inquiétant; les Goélands rôdent...
Ciba devint songeuse; elle qui n'avait pas de solution à son
problème, allait-elle être capable d'en trouver à ceux des
autres? Mais elle se rappela le bonheur qu'elle avait contribué à
créer dans le Pays-Mystère en éliminant la crainte de
Macoma-le-Gigantesque. Rendre service aux autres, après tout,
c'était plaisant, et un jour quelqu'un viendrait l'aider à son
tour!
- Vous n'avez qu'à vous regrouper, plusieurs familles ensemble,
suggéra Ciba, toute heureuse!
- Quelle bonne idée, s'exclama une mère!
- Et nous, s'inquiéta une jeune femelle, que pourrions-nous faire, en
attendant d'avoir nos propres jeunes?
- Bien, renchérit Ciba après quelques instants, vous pourrez vous
joindre aux mères avec leurs petits. Vous les aiderez grandement et
ainsi perfectionnerez cette nouvelle tactique anti-goéland!
- Merci beaucoup, reprit une autre mère. Pour te remercier, nous te
promettons que quoiqu'il advienne, à la prochaine
saison-des-nouvelles-vies nous aiderons tes petits à retrouver la route
de ton Pays-des-Palmiers. Pour le moment, il nous faut trouver une île
tranquille pour faire nos nids. Au revoir.
- Vous êtes bien gentilles. Salut à vous, et merci.
Ciba quitta les Eiders, soulagée de cet espoir de survie pour ses
jeunes. À peine avait-elle donné quelques coups de nageoires
qu'elle s'enroula dans une touffe d'herbes flottantes. Réussissant tant
bien que mal à s'en départir, elle se jucha sur un rocher.
- Faut se méfier de ces herbes, fit un petit canard aux yeux jaune vif
qui barbotait près de là. Quand elles se détachent, elles
deviennent embarrassantes. Comme les
Herbes-Marines-qui-S'accrochent-aux-Roches, ces plantes poussent
complètement dans l'eau et sont parfois arrachées par les vagues.
Tu sais, c'est la nourriture préférée des grandes Outardes
lorsqu'elles passent par ici durant leur long voyage vers les vents chauds.
- C'est intéressant. Et toi tu es...
- Un canard Garrot. Je suis dans le Pays-Mystère presqu'à
longueur d'année. Écoute, j'ai quelque chose à te faire
entendre pour t'aider à me reconnaître de loin.
Le Garrot s'envola d'une petite course sur l'eau, fit un grand cercle et vint
passer comme un flèche au-dessus de Ciba, qui entendait très bien
le sifflement aigu de ses ailes battant à un rythme
accéléré.
PETITE DOUCEUR DE LA MER-QUI-MONTE
Le Garrot alla rejoindre ses compagnons, plus loin, tandis que les Eiders
s'éloignaient en contournant la Montagne-Trouée, celle qui avait
reçu le coup de queue de Macoma-le-Gigantesque. Ce coup avait
été tellement fort que de l'autre côté du cap, des
rochers s'étaient détachés de la paroi et s'entassaient
maintenant au pied de la falaise. Ciba pensait qu'il pourrait y avoir là
un bon abri pour la nuit.
Elle quitta l'Ile-des-Canards-Errants et alors qu'elle se dirigeait vers la
Montagne-Trouée, elle sentit la chaleur de l'eau augmenter. Savourant la
douce caresse de l'eau chaude sur sa peau, ce qui lui rappelait le
Pays-des-Palmiers, elle fit une pause.
Ciba remarqua que l'eau montait doucement, emplissant lentement chaque creux de
la plage, chaque cuvette de roche. Nostalgique, elle se rappela que la mer
avançait et reculait aussi dans son pays, deux fois par jour; Ciba
était persuadée que la lune avait un rapport avec ce
phénomène, puisque le mouvement de la mer-qui-monte-et-descend
suivait le voyage de l'astre de la nuit.
Ciba toucha la plage de la Montagne-Trouée, près des rochers
éboulés. Le sable était presque brûlant. Ciba en
déduisit que ce devait être ce sable qui, chauffé par le
soleil, réchauffait à son tour l'eau de la mer-qui-monte. Elle
examina les rochers entassés au pied de la Montagne-Trouée, et
décida finalement de ne pas s'y aventurer, étant peu à
l'aise dans l'escalade.
Il y avait là aussi une belle plage, mais d'un sable pas assez fin au
goût de Ciba. La grève était plutôt composée
de cailloux et de galets à la limite desquels poussaient de belles
petites fleurs jaune luisant à la feuille au dessous d'argent. Ces
fleurs, qui semblaient ramper sur le sol, étaient entourées de
grandes tiges minces, un peu comme celles que faisaient pousser les Humains
près de leurs abris.
Ciba retourna dans le courant chaud croisé plus tôt et
décida de se reposer un peu de ses émotions, flottant
paresseusement, se laissant bercer par la houle envahissant la
Baie-des-Brumes-Ensoleillées.
RÉVEIL SUR LA PLAGE
Ciba se réveilla brusquement. Échouée sur la plage, elle
se rendit compte qu'elle s'était endormie et se retrouvait maintenant
tout au fond de la Baie-des-Brumes-Ensoleillées. Se retournant, elle
voyait la nouvelle montagne formée par le corps de pierre de
Macoma-le- Gigantesque qui, vu sous cet angle, ressemblait à une grosse
bosse ronde. Au loin, elle remarquait la Pointe-aux-Arbres-Effilés et,
encore plus loin, l'Ile-à-la-Pointe-Enragée.
Un curieux petit oiseau clopinait de long en large sur la plage, l'aile
cassée, poussant de stridents cris de détresse.
- Pauvre ami, soupira Ciba, es-tu souffrant? Que t'est-il arrivé?
- Heu... je ne suis pas réellement blessé, hésita l'oiseau
qui cessa son manège et s'approcha lentement de Ciba. Je fais ceci pour
attirer les intrus loin de mon nid. J'étais en train de m'exercer!
- Ah bon, ça doit être assez efficace! Et ton nid, où
est-il?
- Dans l'Anse-verte, là-bas. C'est la prairie tapissée d'herbages
que la marée visite de temps à autres. Macoma-le-Gigantesque,
dans sa chute, a bien failli la faire disparaître aussi. Heureusement, il
est tombé juste à côté.
- Il me semble te reconnaître...
- Excuse-moi, je me présente. Je suis un Kildir, de la tribu des
Pluviers. Nous fréquentons énormément les plages, en
quête de petits animaux, mais nous aimons aussi les grands espaces.
- Ah, c'est vous que j'ai déjà vu voler en groupes serrés,
virevoltant en tout sens d'un seul trait.
- Non, ces acrobates sont des Bécasseaux, de proches parents. Avec leur
long bec, ils peuvent mieux fouiller dans la vase.
- Je crois que j'en ai vu tantôt. Il y en a aussi aux grandes pattes.
- Vrai. Bon, maintenant que tout semble entré dans l'ordre, je retourne
dans l'Anse-Verte. J'espère que le Bihoreau y sera revenu lui aussi...
- Le Bihoreau?
- Oui, c'est le cousin du Héron. Nous aimons bien fréquenter la
belle prairie salée...
LA MONTAGNE-DES-GRANDES-AIGUILLES
Ciba laissa le Kildir rejoindre son ami au nom bizarre et fit le point sur son
aventure. Elle avait dévié du trajet que lui avait indiqué
le Héron pour atteindre l'Anse-de-la-Plage-Douce. Par où
continuer?
Un air salin tira Ciba de ses réflexions. Pensant enfin atteindre la
plage tant recherchée, elle quitta la
Baie-des-Brumes-Ensoleillées et marcha dans le vent, se retrouvant sur
un grand plateau rempli de petits arbustes, les uns couchés aux fruits
bleu pâle, les autres plus hauts aux fleurs rouges, roses et blanches et
au parfum enveloppant.
La faim la gagnant, Ciba se risqua à goûter les petits fruits bleu
et blanc, qu'elle trouva un peu amers. Elle leur préféra les
fruits charnus bleu foncé d'une petite plante aux feuilles
épaisses et les rouges juteux d'une autre aux feuilles finement
dentelées.
Ciba se sentit tout à coup un peu enivrée; était-ce
à cause des fruits, ou simplement dû à l'ivresse
procurée par cette beauté débordante du
Pays-Mystère? Sans s'interroger davantage sur cette étrange
sensation, Ciba continua jusqu'à une autre anse.
- Ha! Ha! fit-elle en admirant cette belle et grande baie remplie de
lumière, serais-je rendue enfin dans... Mais non, ce n'est pas la plage
dont m'a parlé le Héron. Dommage, elle est invitante...
Sur le sable de cette nouvelle baie, elle admira la montagne toute proche,
à sa droite. Son sommet offrait une couleur différente, un vert
plus foncé et plus uni, et Ciba s'en étonna. Elle approcha de
cette Montagne-Couronnée. Un petit poilu-quatre-pattes noir, à
longs poils, déambulait à l'orée du bois.
- Hé, toi là-bas, lança Ciba, pourrais-tu me dire pourquoi
le sommet de cette montagne est si différent du reste?
- Un jour, répondit le poilu-quatre-pattes, Macoma-le-Gigantesque a
tenté d'assommer un oiseau-chasseur de sa lourde queue et il a tout
rasé le haut de la montagne. Nous, les Porc-Épics, on s'est
arrangé pour qu'il n'y repousse que des
Arbres-à-Grandes-Aiguilles, qui sont d'un vert plus foncé que les
autres.
- Des arbres-à-grandes-aiguilles comme tes poils?
- Exact! Comme ça, avec nos grands poils, nous pouvons mieux nous cacher
parmi les grandes aiguilles! Maintenant que Macoma-le- Gigantesque est disparu,
mes frères et sœurs allons pouvoir sortir un peu de notre cachette
pour
aller mieux explorer le Pays-Mystère; nous aimerions pouvoir manger
autre chose que de l'écorce d'Arbres-à-Grandes-Aiguilles...
RETROUVAILLES AVEC LES GOÉLANDS
Ciba se sentit de nouveau ragaillardie. La joie du départ de
Macoma-le-Gigantesque se répandait à la grandeur du
Pays-Mystère. Elle se sentait partie prenante de cette joie, et cela la
remplissait de bonheur. Elle regagna la plage de la Baie-Éblouissante,
entra dans l'eau, et longea plusieurs instants le rivage gauche de la baie.
Quelque temps après, elle arriva dans une petite anse, tout près
d'une montagne qui n'était reliée au rivage que par une mince
bande de sable.
- Ah, fit Ciba qui se souvenait des propos du Caribou, ce devait être une
île, avant.
Les vagues amenaient des milliers de petits poissons qui roulaient en masse sur
la plage, où ils demeuraient au retrait de l'eau, frétillants et
étincelants au soleil. Quand Ciba se rendit compte qu'ils venaient pour
y pondre leurs œufs, elle eut un pincement de cœur; elle aussi avait
quelque
chose à faire...
- Tiens, fit un Goéland à proximité, tu t'en es sortie?
- Hé oui, clama Ciba qui reconnut un des chamailleurs de
l'Île-aux-Arbres-Brûlés, tu n'auras pas la chance de
nettoyer la plage de mon corps!
- Tant mieux pour toi. Puis nous, avec tous ces Capelans qui meurent
après leur ponte, nous avons assez de nourriture pour un bon bout de
temps.
- Et quand il n'y aura plus de... Capelans?
- Bah! Nous irons nous reposer un peu sur l'Étang-Carré, tout
près d'ici, en compagnie des grenouilles, puis nous irons à la
recherche d'autres choses.
Ciba quitta aussitôt l'Anse-des-Capelans-qui-Roulent pour gagner le
large. Elle ne sympathisait pas beaucoup avec les Goélands, mais elle les
plaignait quand même un peu. Ils étaient de superbes oiseaux, avec
leurs ailes élancées, mais ils avaient cette tâche ingrate
de nettoyer la plage des carcasses.
- À chacun son rôle dans le Pays-Mystère, se dit-elle en
sortant la tête de l'eau.
Elle était également triste pour ces petits Capelans qui
mouraient après avoir accompli leur devoir pour la survie de leur
espèce. Mais c'était leur façon à eux de faire
suivre son cours à la vie!
DOUCE DÉRIVE DANS LE PAYS-MYSTÈRE
Ciba fit de nouveau le point. Devant elle un rivage mi-galets mi-sable au pied
d'une montagne à la falaise abrupte. Plus loin, en regardant par dessus,
une autre montagne, plus haute, portant elle aussi une falaise: la
Montagne-qui-Domine, sûrement!
- Les montagnes du Pays-Mystère qui font face à la mer ont toute
une falaise, remarqua-t-elle. Peut-être le résultat d'anciennes
bagarres de Macoma-le-Gigantesque!
Elle distingua une silhouette qui planait très haut dans le ciel,
au-dessus de la Montagne-qui-Domine, effectuant quelques fois des piqués
fulgurants au ras des arbres. Toute heureuse, elle reconnut le Faucon venu
l'aider contre Macoma-le-Gigantesque! Elle progressa encore vers le large et
prolongea le plaisir de nager dans cette eau bleue, au beau milieu de ce
panorama spectaculaire, goûtant chaque instant de son étonnant
voyage.
À un moment, elle jeta un coup d'oeil au fond, au cas où elle
verrait le phoque ou la baleine rencontrés plus tôt. Il... il n'y
avait plus de fond! Tout était complètement noir! Ciba, qui
préférait les eaux peu profondes, ne laissa pourtant pas la peur
la gagner.
- Que l'eau soit profonde ou pas, qu'est-ce que ça change?,
réfléchit-elle. Je sais tout aussi bien flotter et nager!
S'appaisant peu à peu, elle réalisa alors que ce qu'elle avait
pris pour un fond noir était tout simplement un amoncellement
d'Herbes-Marines-qui s'accrochent-aux-roches. En examinant plus attentivement,
elle distingua mieux les longues-lames-qui-flottent dont le brun
verdâtre, assombrissait le fond. La vie s'y promenait, sous des formes
diverses; tantôt une Etoile-marine ou une Coquille-en-spirale,
tantôt une Boule-de-piquants ou une Carapace-à-deux-pinces...
Il y avait dans ce monde marin des formes tellement drôles, pour ne pas
dire bizarres; des animaux-mous en forme de pêche, d'éponge, de
fleur, de petit arbre et même de manche de couteau, cet outil humain peu
rassurant! Des poissons avec une barbichette sous le menton ou un corps
très allongé, d'autres avec les nageoires en éventail ou
pleins de piquants. Ajoutant à cela les petits chapeaux et volcans
blancs collés sur les rochers de la marée, oui vraiment, il y en
avait pour tous les goûts, dans ce Pays-Mystère!
Le souffle d'une profonde respiration tira Ciba de sa contemplation. Tout
près d'elle, eh oui, naviguait une grande baleine!
- Salut à toi, tortue marine, fit-elle. Tu es venue toi aussi du
Pays-des-Palmiers pour profiter de l'abondante nourriture qu'il y a ici?
- Pas exactement. Mais, dis moi, vous voyagez toujours ainsi, vous, les grandes
baleines?
- Nous descendons dans les mers chaudes pour mettre nos jeunes au monde, mais
nous revenons ici la saison-où-tout-fleurit.
Un brin de nostalgie envahit la petite tortue.
- Je n'ai pas le temps de te parler plus longtemps, reprit l'énorme
animal, je suis à la recherche de petites crevettes pour mon
dîner! Si tu cherches une baleine qui reste à l'année dans
les parages et qui vient même de temps à autre dans le
Pays-Mystère, tu auras plus de chance avec le Marsouin Blanc. Maintenant
je te quitte, au revoir.
- Dommage, à la prochaine, lança Ciba, un peu
étonnée.
GRAND CONSEIL PRÈS DE LA PLAGE DOUCE
Ciba regarda l'impressionnante affamée s'éloigner, un peu
déçue de ne pas avoir fait plus ample connaissance. Elle arriva
à la pointe de la Montagne-Couronnée. Un drôle de petit
oiseau, noir au-dessus et blanc en dessous, se tenait debout sur un rocher.
- Ça alors, réfléchit Ciba tout haut, un autre oiseau que
je n'ai jamais vu avant!
- Mais où restes-tu pour dire cela, drôle d'animal à
carapace?, répliqua l'autre.
- Du Pays-des-Palmiers...
- Pas surprenant que tu ne m'aies jamais vu! Je suis un petit Pingouin, de la
famille des oiseaux-qui-volent-aussi-dans-l'eau, tout comme le Guillemot, qui
me ressemble un peu.
- Ah oui! Je crois qu'il y en a de l'autre côté du
Pays-des-Palmiers, dans un pays de grand froid...
- Eux, ce sont des manchots; ils ne volent pas dans les airs. Mais nous, nous
volons, aussi bien dans les airs que dans l'eau!
- Dans l'eau?
- Bien c'est-à-dire que nous utilisons nos ailes pour nous aider
à nager. Elles sont petites, mais très efficaces...
- Un peu comme je fais avec mes nageoires?
- Bien dit!
Malgré l'amabilité de l'oiseau, Ciba ne désirait pas
s'attarder davantage. Elle dépassa la pointe de la
Montagne-Couronnée et aperçut, de l'autre côté, un
relief au profil familier; c'était la Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer,
mais vue d'un autre côté! Comme plusieurs montagnes du
Pays-Mystère, le versant qui faisait face à la mer
présentait une falaise presque verticale tandis que le flanc
opposé descendait plus régulièrement.
- L'Anse-de-la-Plage-Douce serait-elle entre la Montagne-qui-Tombe- dans-la-mer
et la Montagne-Couronnée?, se demanda-t-elle.
Par de vigoureux coups de nageoires, elle atteignit rapidement la plage qu'elle
avait pressentie. Son cœur tressaillit de nouveau; était-elle enfin
rendue à l'Anse-de-la-Plage-Douce? Comme l'avait dit le Héron,
s'étendait devant elle une grande plage de sable blond. Sur le haut de
la berge s'entassaient plein d'arbres morts apportés par la
marée. La joie de Ciba était sans bornes; c'était
l'Anse-de-la- Plage-Douce! Enfin! Rayonnante, elle aborda la plage et s'y
traîna, jouant dans le sable chaud où elle pourrait enfin
déposer ses œufs.
Mais une rumeur semblait venir de la forêt voisine. Quand pourrait-elle
enfin pondre ses œufs en paix? Ciba s'aventura dans la forêt,
guidée par les voix, et arriva dans un petit sentier qu'elle emprunta
jusqu'à une petite clairière où plusieurs
poilus-quatre-pattes étaient réunis.
- Oh, excusez-moi, fit-elle, embarrassée, je ne voulais pas vous
déranger.
- Non, non, invita le poilu-quatre-pattes à grand panache qui semblait
diriger la réunion, sois la bienvenue. Mes amis, poursuivit-il en se
tournant vers les autres animaux, je vous présente la responsable du
Grand Changement survenu dans le Pays-Mystère.
Tous et toutes applaudirent chaleureusement.
- Es-tu aussi un Caribou?, demanda Ciba.
- Non, je suis un Orignal. Je te présente la Marmotte,
l'Écureuil, le Lièvre, le Renard, le...
Un tambourinement sec lui coupa la parole.
- Oh, fit-il, levant les yeux vers un arbre-aux-feuilles-qui-tombent,
excusez-moi, il y a aussi le Pic, la Gélinotte...
- Et que faites-vous ici?, risqua Ciba.
- Nous sommes en Grand Conseil des animaux, reprit l'Orignal. Maintenant que
nous, les poilus-quatre-pattes, pouvons maintenant venir à notre aise
dans le Pays-mystère, grâce à toi, chère tortue du
Pays-des-Palmiers, nous nous répartissons le territoire; chaque animal
aura droit à une partie du Pays où il pourra vivre et
élever ses jeunes.
- Toi, fit Ciba, tu restes ici?
- Non, rétorqua l'Orignal, je vis dans le Pays-de-la-Grande-Forêt,
plus haut. Je descends jusqu'au rivage seulement pour des occasions
spéciales. Nous avons choisi cette clairière pour y tenir
désormais nos Grands Conseils.
- Je dois malheureusement vous quitter; ma ponte approche...
Ciba laissa la Clairière-des-Grands-Conseils et retourna vers la plage.
Un moment désorientée au croisement de deux sentiers, elle
s'immobilisa et prêta l'oreille; le chant des vagues déferlant sur
la plage parvenait faiblement jusqu'à elle. Aidée par le son,
elle se dirigea vers sa provenance. Plus elle s'approchait de
l'Anse-de-la-Plage-Douce, plus le son du ressac s'amplifiait. Elle
déboucha enfin dans la baie, toujours illuminée de soleil plein
les vagues.
ESPOIR DE NOUVELLE VIE
Le temps était venu, le temps pour Ciba de procréer. Elle se
faufila entre les arbres rejetés par la marée et identifia un
petit espace propice. Elle y creusa un trou assez profond puis,
délicatement, un a un, elle y déposa ses œufs.
Une certaine tristesse l'envahissait; comment elle et ses petits allaient-ils
s'en tirer durant la saison-où-tombe-la-neige?
Lorsqu'elle eut terminé, elle recouvrit ses œufs de sable. Ils
allaient
ainsi se développer, en attendant le jour où les petites tortues
pourraient en sortir pour se diriger immédiatement vers la mer et,
espérait-elle, être prises en charge par les Eiders
rencontrés dans la Baie-des-Brumes-Ensoleillées.
Ciba descendit plus bas sur la plage et contempla le panorama, nez au vent,
face au soleil maintenant haut dans le ciel. Oui, le Pays-Mystère
était vraiment un beau pays. La tortue pensait au moyen de satisfaire
elle aussi son désir de demeurer dans ce pays, tout comme
Macoma-le-Gigantesque.
- Grand-Esprit, fit-elle soudain, je crois que j'ai trouvé une solution
à mon problème!
- Ah oui, répondit la voix. Et quelle est-elle?
- Peux-tu me transformer en rocher?
- Heu... Tu es certaine?
- Bien oui, comme ça, je demeurerai pour toujours dans le
Pays-Mystère! Bien sûr je ne pourrai plus me déplacer mais,
au moins, je pourrai résister au froid de la
saison-où-tombe-la-neige.
- Tu ne veux plus retourner chez toi?
- Non. D'une part, il est trop tard cette saison pour entreprendre un si grand
voyage. D'autre part, je trouve ce coin si merveilleux que j'aimerais y rester
pour toujours.
- Si tel est ton souhait... Où veux-tu t'installer?
Ciba vagabonda quelques moments sur la plage et grimpa sur les rochers du bout
de la Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer, qu'elle préférait
maintenant appeler la Montagne-du-Sage-Orignal. L'air était rempli d'une
douce odeur qui la suivait le long de la mer et qu'elle découvrit
provenir d'un petit tapis d'arbustes aux fruits noirâtres. Elle se
cramponna sur le cran, toujours nez au vent, devant une mer calme à
peine agitée où miroitait l'astre du jour.
- Ici, dit-elle enfin.
- Tu as été une courageuse tortue, Ciba, dit le Grand-Esprit. Tu
as permis de ramener la paix dans le Pays-Mystère, tu as laissé
cet endroit encore plus beau que lorsque tu y es arrivée; tu as
réalisé un défi noble et généreux. Tous les
animaux t'en seront éternellement reconnaissants. Dommage que tu ne
puisses y vivre sous ta forme actuelle, mais ainsi va la vie; il y a une place
pour chacun et chacune dans la nature et pas ailleurs. Je vais attendre que la
noirceur soit tombée et j'essaierai d'exaucer ton souhait.
Ciba passa le reste de cette mémorable journée à se gorger
de cet air marin si précieux à ses narines. Le soleil descendait
lentement à l'horizon; elle refit son voyage merveilleux dans le
Pays-Mystère, revoyant chaque coin de rocher, chaque nouvel ami
rencontré. Elle se rappela alors toutes ces formes, ces figures que lui
suggéraient les multiples rochers et falaises des îles et des caps
du Pays-Mystère; un profil d'Humain par ci, un dos de Baleine par
là, une tête d'oiseau plus loin...
- C'est toi qui les as ainsi transformés?, demanda-t-elle au
Grand-Esprit.
- Eh oui! Ils ne voulaient pas que leur corps disparaisse après leur
mort. Ils voulaient demeurer dans le Pays-Mystère, comme toi et
Macoma-le-Gigantesque. Ainsi transformés en pierre, ils sont
protégés. Et les Humains qui viendront visiter le
Pays-Mystère ne les dérangeront pas, puisqu'ils ne les
remarqueront même pas. Sauf peut-être ceux et celles qui
connaîtront le "secret"...
Le soleil tourna au jaune puis au rouge éclatant. Le ciel se teinta de
toutes les couleurs. Dans la mer, les oiseaux-nageurs s'étaient
regroupés près de la pointe de la Montagne-du-Sage-Orignal. Les
Poilus-quatre-pattes étaient assis à l'orée du bois,
près de l'Anse-de-la-Plage-douce. Les oiseaux-chasseurs tournaient
au-dessus.
- Bon, ça y est, fit Ciba, résignée.
- Au revoir, dit le Grand-Esprit. A une prochaine fois, peut-être...
Ciba reprit sa position, face au soleil couchant, tournée vers la mer.
Un éclair zigzagua le ciel, illuminant un instant le
Pays-Mystère, mais sans aucun tonnerre l'accompagnant. Les animaux
poussèrent une longue plainte d'adieu, puis ce fut un silence à
la fois triste et heureux; plus personne ne reverrait Ciba dans sa forme
vivante, mais elle continuerait d'errer à son aise dans le
Pays-Mystère.
Le petit Pinson-à-la-Gorge-Blanche débuta son concert
crépusculaire, avec une douce complainte mélodique qu'il avait
composée pour l'occasion, accompagné par les
Grives-au-Chant-Flûté et leur cascade de notes harmonieuses. Les
Huarts enchaînèrent, avec leur invitation musicale. Tous et toutes
s'en retournèrent ensuite les uns dans leur nid, les autres dans leur
tanière, leur bosquet, leur arbre...
EN SOUVENIR DE CIBA
Les Eiders demeurèrent près de la Tortue de pierre toute la nuit.
Le lendemain, ils la quittèrent et traversèrent sur la grande
île, en face de la Montagne-du-Sage-Orignal. Une fois rendus, ils
jetèrent un coup d'oeil à Ciba.
- Nous ne pouvons pondre nos œufs ici, remarqua l'aînée des
mères, Ciba va tout voir! Peut-être cela lui fera-t-il trop de
peine. Il ne faudrait pas être la cause d'un plus grand chagrin pour
elle. Allons plutôt chercher une autre île, à l'abri de son
regard, afin de lui permettre un repos plus paisible.
- C'est juste, répondit une autre femelle. J'ai entendu parler d'une
autre petite île, tout près d'ici. Il y a juste assez d'espace
pour nous y accueillir et juste assez d'arbres pour nous y abriter et
protéger nos nids.
D'un commun accord, les Eiders quittèrent le littoral de
l'Île-de-la-Grande-Forêt, la contournèrent et
aperçurent une toute petite île, rocheuse dans une partie,
boisée dans l'autre.
Ils s'y installèrent durant le mois-où-tout-fleurit. Et
dès les premiers jours du mois suivant,
le-mois-où-la-chaleur-arrive, on vit mères et tantes revenir de
la Petite-Île-au-Duvet, entourées de leur marmaille, petites
boules de duvet ondoyant au gré des vagues, tel un tapis vivant.
Mais les Goélands rôdaient. Suivant les conseils de Ciba, les
petites familles se regroupèrent en vastes groupes où les unes
surveillaient les jeunes pendant que les autres plongeaient pour se nourrir. De
saison-des-nouvelles-vies en saison-des-nouvelles-vies, les Eiders
conservèrent cette tactique et purent ainsi augmenter leur nombre.
Et à chaque fois qu'une nouvelle génération de canards
quitte la Petite-Île-au-Duvet, elle passe saluer et remercier de son
amitié la Tortue de pierre, qui goûte pour toujours l'embrun du
Pays-Mystère et au parfum du Petit-Arbuste-aux-Fruits-Presque-Noirs.
À proximité, poussent depuis ce temps de belles grandes fleurs
aux longs pétales veinés de mauve, de bleu et de blanc, en forme
de nageoires, comme si elles offraient leur beauté pour emblème
du courage de Ciba, comme si elles s'offraient comme emblème d'un pays...
Ciba, elle, habite à jamais le Pays-Mystère, avec son vent plus
enveloppant, son calme plus serein, son soleil plus éclatant, son temps
plus lent, et son "secret" qui ne se révèle qu'à celui ou
celle qui sait pleinement apprécier la générosité
de cette nature maritime.